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Comment le mur est tombé

le jeudi, 02 juillet 2020. Publié dans Point de vue

Comment le mur est tombé

Pour les plus jeunes d’entre vous, je vais d’abord vous décrire la situation du monde durant la deuxième moitié du XXe siècle, qui n’a plus rien à voir avec celle d’aujourd’hui.

Du 4 au 11 février 1945, les futurs vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale, Winston Churchill, Premier ministre du Royaume-Uni, le président des États-Unis Franklin Roosevelt et le président du Conseil des commissaires du Peuple d’URSS, Joseph Staline, se réunissent au palais de Livadia à Yalta, sur les rives de la mer Noire, en Crimée. Au menu : « Le partage de l’Allemagne vaincue ».

À ce moment-là, Roosevelt est très malade, fatigué, et de plus épuisé par le voyage en URSS. Après quelques jours de négociations, il finit par céder. Staline obtiendra ce qu’il était venu négocier : l’Allemagne sera coupée en deux et sa capitale divisée.

Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, un mur est construit pour séparer les deux Allemagnes. La partie est du pays se nomme la République démocratique allemande (RDA). Le peuple est du jour au lendemain sous le joug du communisme soviétique.

Cette construction fait 3 mètres de haut et 43 kilomètres de long. On l’appelle alors le « mur de la honte » et pour cause, plusieurs milliers de familles sont séparées arbitrairement pendant près de 28 ans.

Plus de 300 miradors, 10 000 soldats et des barbelés empêchent toute velléité de passage, malgré une contestation qui enfle de jour en jour. Les points de passage sont rares et les contrôles sont très sévères. Malgré tout beaucoup ont essayé de passer à l’ouest, mais malheureusement, la plupart d’entre eux n’ont pas échappé aux soldats placés dans les miradors, car ces derniers avaient reçu l’ordre de tirer à vue.

À l’époque, il y a d’un côté les Américains et les Européens de l’Ouest, et de l’autre l’Europe de l’Est composée de l’Union soviétique et de pays environnant que l’on appelle satellites.

Carte guerre froide europe
Carte du bloc occidental et du bloc communiste pendant la guerre froide

Pendant cette période, les deux blocs se livrent à une guerre sans merci : c’est la guerre froide. Ils se concurrencent dans tous les domaines : économique, spatial, sportif, mais surtout idéologique. À l’est, il n’y a pas de démocratie : ce sont les partis communistes qui gouvernent. Le peuple n’a pas le droit à la parole. Il y a, c’est vrai, du travail pour tous, mais toute contestation populaire est fortement réprimée.

À ce point de mon récit, je dois vous préciser que le nouveau premier secrétaire du parti communiste de l’Union soviétique est nommé, le 11 mars 1985. Il s’agit de Mikhaïl Gorbatchev, qui se veut pragmatique et met tout en œuvre pour sortir son pays de l’impasse économique et sociale dans laquelle il se trouve depuis plusieurs dizaines d’années. Ses réformes, qu’il nomme perestroïka, d’avril 1985 à décembre 1991, sont basées selon trois axes prioritaires : économique, social et éthique : l’accélération, la démocratisation et la transparence (glasnost). Gorbatchev est un visionnaire. Il mérite tout notre respect. Si la démocratie est presque partout en Europe aujourd’hui, c’est un peu grâce à lui qu’on le doit. Il changera la face du monde, mais revenons à ce jour historique du 9 novembre 1989.

De récentes manifestations
Depuis deux mois, les manifestations se succèdent dans les rues de la RDA pour protester contre le pouvoir en place et demander davantage de liberté. Les manifestants étaient encore plus d’un million le 4 novembre à Berlin-Est et des centaines de milliers dans d’autres villes. 

Bundesarchiv Bild 183 1989 1104 437 Berlin Demonstration am 4. November

Voici la chronologie des événements de ce jour historique, comme si vous y étiez 

09h00 Quatre officiers des ministères de la Sécurité de l’Etat et de l’Intérieur se réunissent sur ordre du parti communiste au pouvoir en RDA. Ils sont chargés d’élaborer une nouvelle réglementation concernant les voyages hors de la RDA. Ils refusent d’autoriser une sortie libre du pays, mais tombent d’accord sur un droit à des voyages ou des visites d’ordre privé, sur demande préalable.

10h00 Réunion du comité central du parti. But de la séance : comprendre la crise que traversent le parti et le pays. Le chef du parti Egon Krenz veut que des responsabilités soient établies et que la révolte cesse immédiatement.

11h00 Le calme règne à Checkpoint Charlie (Point de passage situé à Berlin-Est qui permet de passer à l’ouest). Des membres du bureau politique en profitent pour prendre connaissance de la proposition de réglementation concernant les voyages. Le texte est approuvé et transmis au Conseil des ministres.

16h00 Egon Krenz relit le projet de résolution concernant les voyages et le communiqué de presse annonçant les nouvelles dispositions. Il donne son feu vert et une conférence de presse est convoquée à 18 h pour évoquer la réorganisation du parti et le nouveau règlement.

18h00 Günter Schabowski, secrétaire du Comité central chargé des médias et porte-parole des autorités, se présente devant les journalistes avec d’autres membres du bureau politique au centre de presse de Berlin-Est. Il est chargé de rendre compte de la réunion de crise du bureau politique du Parti. Suivie par une centaine de journalistes allemands et étrangers, la Conférence de Presse est retransmise en direct par la télévision à une heure de grande écoute. Schabowski évoque tout d’abord des sujets de politique générale durant près d’une heure.

18h53 D’un ton anodin, avant la fin de la conférence, un journaliste de l’agence italienne Ansa demande des précisions sur la nouvelle réglementation concernant les voyages. Schabowski se lance dans une longue réponse, d’un ton assez détaché, affirmant tout d’abord que « nous connaissons le désir, le besoin de la population de pouvoir voyager, voire quitter la RDA ». Puis il conclut: « Nous avons ainsi décidé aujourd’hui de prendre une disposition qui permet à tout citoyen de la RDA de sortir du pays par les postes-frontière. »

18h55 Les journalistes présents semblent se réveiller et demandent des précisions. Hésitant, Schabowski lit ses notes et semble prendre connaissance de la réglementation en même temps qu’il la transmet : « Les voyages privés à l’étranger pourront être autorisés sans condition particulière ou raison familiale. Les autorisations seront délivrées rapidement et les services compétents de la RDA sont chargés de délivrer les visas immédiatement. »

18h56 Autre question d’un journaliste, qui demande à partir de quand la nouvelle législation entre en vigueur. Schabowski répond, après une nouvelle hésitation : « A ma connaissance... immédiatement... sans délai. »

19h00 Murmure dans la salle. À l’heure prévue, Schabowski clôt la conférence de presse, laissant les questions de nombreux journalistes sans réponse. Dans la salle, on murmure beaucoup, on se demande quelle est la portée exacte de tels propos. Schabowski, lui, rentre tranquillement chez lui, sans se rendre immédiatement compte de ce qui vient de se passer.

19h05 L’agence AP envoie la première dépêche concernant l’événement, avec pour titre « La RDA ouvre les frontières ». Le texte exact est : « La RDA ouvre ses frontières, d’après une annonce du membre du bureau du parti communiste est-allemand Günter Schabowski. Ceci est une disposition transitoire avant l’entrée en vigueur d’une loi sur les voyages. »

19h15 Les radios de la RFA et de Berlin-Ouest relaient la nouvelle, tout d’abord timidement puis de plus en plus longuement. Idem pour les médias étrangers. On ignore encore ce que cela signifie exactement. La TV est-allemande annonce également, en sixième position de son journal : « Les demandes de voyages privés à l’étranger peuvent être effectuées dès à présent. »

19h41 L’agence AP est plus affirmative : « Annonce sensationnelle : la frontière entre la RDA et la République fédérale et l’ouest de Berlin est ouverte. »

20h00 La première chaîne de télévision publique de RFA, ARD, relate l’annonce de Schabowski dans le « Tagesschau ». Le titre principal du journal de 20 h est « La RDA ouvre ses frontières. » Dans son commentaire, le reporter assure que le Mur va devenir perméable durant la nuit. Également cité, Egon Krenz évoque une proposition concernant les voyages, mais assure que cela prendra beaucoup de temps.

20h15 Les premiers Berlinois de l’Est se rassemblent à plusieurs points de passage et demandent à pouvoir franchir la frontière. Ils sont au nombre de 80, selon un rapport établi par la police du peuple, à savoir une dizaine à la Sonnenallee, une vingtaine à l’Invalidenstrasse et une cinquantaine à la Bornholmerstrasse. Ils sont vite beaucoup plus nombreux à affluer, car le téléjournal attise la curiosité et pousse les gens vers la frontière.

20h30 Ni les troupes présentes aux frontières ni les fonctionnaires est-allemands n’ont été prévenus. Les soldats ne savent pas comment réagir à l’afflux de monde, mais les postes-frontière restent fermés. Les soldats est-allemands sont livrés à eux-mêmes.

20h45 Les leaders du parti communiste est-allemand n’ont pas été prévenus des événements qui ont eu lieu jusqu’ici.

21h10 La foule grossit toujours, surtout au poste-frontière de Bornholmerstrasse. Entre 500 et 1000 personnes sont désormais présentes. La pression enfle sur les soldats, la foule crie qu’elle veut passer, la colère monte.

21h15 En Allemagne de l’Ouest, la session du Bundestag se termine à Bonn. La séance est interrompue pour la lecture de la dépêche annonçant l’ouverture des frontières. Les députés se lèvent et entonnent l’hymne national.

21h20 Les militaires reçoivent enfin des ordres. Pour calmer le jeu, ils doivent laisser passer les premiers citoyens, les plus acharnés, de Berlin-Est à Berlin-Ouest, mais pas plus de 500 au total. Les gardes-frontière reçoivent l’ordre de photographier et tamponner les passeports de ceux qui passent, pour pouvoir les déchoir de leur nationalité est-allemande. Ils n’auront pas le droit de revenir.

21h50 De retour à son bureau, Egon Krenz est enfin informé de la situation à la frontière. Il ne donne pas l’ordre d’ouvrir le Mur et reste vague sur ses intentions.

22h00 Un millier de personnes sont déjà passées. Les Berlinois continuent à franchir peu à peu la frontière de l’Est à l’Ouest. Certains de ceux qui sont allés à l’Ouest veulent revenir à l’Est. Les soldats leur disent que c’est impossible, que leur passeport a été invalidé. Le ton monte.

403px Berlin 1989 Fall der Mauer Chute du mur 18

22h28 La TV est-allemande aborde enfin le sujet dans son édition du soir, mais n’y consacre que quelques secondes, après de longues minutes dévolues à la réorganisation du parti. La déclaration de la présentatrice : « À la demande de nombreux citoyens, nous vous informons à nouveau sur la nouvelle réglementation sur les voyages. Premièrement, les voyages personnels pourront être effectués sans justification préalable. Ensuite, les citoyens qui veulent passer doivent en faire la demande. Les bureaux idoines seront ouverts aux heures habituelles le lendemain. »

22h45 Le téléjournal de ARD ose l’emphase : « Bonsoir Mesdames et Messieurs. Il faut rester prudent avec l’emploi de superlatifs, mais ce soir il faut en risquer un. Ce 9 novembre est un jour historique. La RDA a annoncé que ses frontières étaient dès à présent ouvertes pour tout le monde, les portes dans le Mur sont grandes ouvertes ».

23h00 Sur la Bornholmerstrasse, la situation est toujours plus tendue. Si des personnes continuent à pouvoir passer, la foule est toujours plus ample et presse les soldats contre les barrières. Dépassés, ceux-ci craignent pour leur vie.

23h30 Ouverture ! Sans ordre concret ni consigne, mais sous la pression de la foule, le lieutenant-colonel Harald Jäger décide d’ouvrir le point de passage de la Bornholmerstrasse et de cesser les contrôles. Des milliers de personnes se pressent à la frontière, envahissent la salle de commandement et se ruent sur le pont. Ils sont accueillis à l’ouest dans la clameur.

23h45 À la Bornholmerstrasse, 20 000 personnes franchissent dans les deux sens le point de passage sur le pont Bösebrücke, que ce soit à pied, à vélo ou dans les vieilles Trabant de l’Est. On boit du champagne et du coca, on s’offre des fleurs, on crie et on chante.

23h50 D’autres points de passage sont ouverts, tout d’abord à Berlin, notamment le célèbre Checkpoint Charlie. Puis ailleurs en Allemagne.

23h55 À l’ambassade soviétique de Berlin-Est, l’ambassadeur adjoint Igor Maximychev renonce à informer Moscou, car une éventuelle intervention armée serait trop dangereuse.

01h30 Des milliers de personnes sont rassemblées à la Porte de Brandebourg, fêtant et dansant. Certains montent sur le Mur, tout d’abord aspergés par les lances à eau de l’armée est-allemande, puis laissés libres de leurs mouvements. Peu à peu, des centaines de personnes se promènent gaiement sur le Mur et sous la Porte de Brandebourg, devant des soldats stoïques.

West and East Germans at the Brandenburg Gate in 1989

02h00 Dans le flash de la TV radio est-allemande, le ministère de l’Intérieur communique que la frontière peut être franchie « à titre transitoire » jusqu’à 8 h le lendemain, sur présentation de la carte d’identité.

03h00 « Le Mur est tombé. »

03h30 Des milliers de personnes sont toujours sur le Mur, on passe vers l’est, on passe vers l’ouest dans une ambiance festive.

Bundesarchiv Bild 183 1989 1110 041 Berlin Grenzubergang Invalidenstrase

05h30 Quelque 60 000 personnes sont passées de l’est à l’ouest durant la nuit et environ 45 000 sont revenues ensuite.

05h55 C’est la fin d’une nuit de folie à Berlin.

06h00 La police du peuple est-allemande a repris le contrôle des points de passage, dont la Porte de Brandebourg. Dès à présent, seules les personnes munies d’un visa approprié peuvent partir pour Berlin-Ouest, y compris pour des départs permanents.

07h30 Egon Krenz écrit à Gorbatchev, « au vu de l’évolution de la situation en RDA, il a été nécessaire durant la nuit de permettre la sortie des citoyens de la RDA vers Berlin-Ouest. Les grands rassemblements de personnes aux points de passage ont exigé de nous une décision à court terme. Une non-admission des départs à Berlin aurait eu des conséquences politiques graves, dont les dimensions n’auraient pas été gérables. » Et de préciser que la RDA contrôle à nouveau désormais les points de passage.

08h00 Les Berlinois de l’Est commencent à faire la queue pour obtenir des visas afin d’aller à l’Ouest. Le tampon s’obtient très facilement. Puis les gens font la queue aux postes-frontière. D’immenses colonnes de voitures se forment peu à peu. Les contrôles sont rapides.

10h00 Les Allemands de l’est découvrent les magasins de l’ouest.

13h00 En moins de 24 heures, le Mur de la honte est tombé. Durant les jours qui suivent, l’ouverture entre l’est et l’ouest se concrétise toujours davantage. Le mur est peu à peu détruit par les bulldozers.

Le 3 octobre 1990, presque un an plus tard, la réunification de la RDA et la RFA est effective. L’Allemagne n’est plus qu’un seul État avec Berlin comme capitale.

Le 9 novembre 1989, j’avais 30 ans et je m’en rappelle comme si c’était hier. J’étais scotché devant la télévision, je n’en croyais pas mes yeux. Le monde communiste se fissurait à vitesse grand V. si quelqu’un m’avait dit ça 15 jours auparavant, je ne l’aurais pas cru.

Gorbatchev a été un grand homme d’État. Cela n’engage que moi, mais je suis certain que sans lui au pouvoir en Union soviétique, la chute du mur n’aurait simplement pas vu le jour avant le XXIe siècle.

 

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