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Bachir Kerroumi, un économiste clairvoyant

le jeudi, 07 juillet 2022. Publié dans Point de vue

© H. Garat – B. Kerroumi

Bachir Kerroumi est économiste, docteur ès sciences de gestion, chercheur, professeur de judo, auteur de plusieurs ouvrages et… non-voyant !

Algérien d’origine, il arrive en France à 15 ans pour faire des études agricoles. A l’âge de 18 ans, il perd soudainement la vue. Il décide alors, malgré les difficultés, de se battre et de faire de son handicap une force.

Une interview Synergies-news.



L’amour des mathématiques
Bachir Kerroumi a toujours été passionné par les mathématiques : « Je suis devenu aveugle à l’âge de 18 ans. Mais, grâce aux mathématiques, j’ai réussi à m’en sortir. J’ai pu faire des études supérieures en informatique et dans l’économie. »
D’habitude, les aveugles étudient les matières littéraires ou juridiques. Cependant, il leur est difficile de trouver du travail : « En étant non-voyants, nous pouvons très bien faire des mathématiques à un haut niveau sans difficulté. C’est une question de travail, de constance, d’assiduité, de capacité de concentration et surtout d’aimer cette matière. »

Bachir Kerroumi travaille dans l’informatique durant une douzaine d’années. Puis, il reprend ses études pour faire un doctorat en sciences de gestion. Son diplôme en poche, il exerce comme chercheur et enseignant.

Il se passionne pour le travail des personnes en situation de handicap : « J’ai publié de nombreux articles sur le sujet ainsi que deux livres, un sur l’emploi des personnes handicapées et l’autre sur les stratégies de management des personnes handicapées en entreprise. »

De 2001 à 2004, il a été conseiller politique, de 2005 à 2017 il a occupé le poste de chef de mission des études statistiques et économiques à la mairie de Paris : « J’ai écrit, avec des collègues, des programmes pour améliorer la vie des personnes handicapées habitant Paris : le transport spécialisé, l’abaissement des trottoirs, l’installation d’effets sonores, l’intégration scolaire et surtout l’emploi pour les personnes handicapées à la mairie de Paris (sur 50 000 salariés, 2700 sont en situation de handicap). Ce dernier projet a pour but de permettre aux salariés handicapés d’avoir les meilleures conditions de travail (recrutement équitable, adaptation des postes, formations continues, etc.). »

Trois catégories sont proposées au recrutement : les emplois de base, les cadres moyens et les cadres supérieurs : « Auparavant, les personnes handicapées étaient recrutées uniquement dans la première catégorie. On considérait que les personnes handicapées étaient inférieures ou incapables. C’était une mentalité d’apartheid, de ségrégation. Aujourd’hui, bien que la mentalité ait évolué, cette façon de penser existe toujours. »

Cette ségrégation est le sujet du livre « Handicap : l’amnésie collective », paru en 2021, publié aux éditions Dunod.

« Les personnes handicapées doivent être au même niveau que tout autre citoyen : elles doivent avoir accès au vote et à la représentation politique. Comme l’exige la convention internationale des droits des personnes handicapées. »

Pour Bachir Kerroumi, il ne faut pas créer de ghetto : « Tout doit être vraiment accessible à tous. Dès le départ, que cela soit un bus ou un train, il faut le faire de façon à accueillir tout le monde. Nous devons nous baser sur la conception universelle. Il ne faut pas faire quelque chose à part, de spécialisé. Par exemple, en ce qui concerne les bâtiments, si nous mettons une pente douce uniquement pour les fauteuils roulants, c’est un ghetto. Par contre, si cette pente douce sert à tout le monde : poussettes, personnes âgées, etc., il s’agit d’inclusion ! »

La formation des personnes en situation de handicap est également abordée : « Je vais vous donner une comparaison entre la France et le Royaume-Uni. Chaque pays compte environ 67 millions d’habitants. En France, nous comptons 24 000 étudiants handicapés contre 176 000 au Royaume-Uni ! »



Le handicap visuel, une force !
Les non-voyants développent énormément leur mémoire et une manière de penser « algorithmique » : « Par exemple, nous nous trouvons dans une réunion de bureau où nous devons traiter un dossier avec 15 sous-thèmes liés. Un non-voyant va prendre chaque sous-thème et le mettre en lien avec les autres. Quand il parle du sujet, il pense en même temps aux conséquences et aux causes. Alors que le voyant, lui, est obligé de les traiter un par un. Il s’occupe d’abord du premier sous-thème et passe au suivant uniquement quand il l’a terminé. Le voyant ne fait pas de liens dès le départ. Il ne les perçoit qu’à la fin. Mais quelquefois, à la fin, c’est trop tard ! »

Le non-voyant a une vision globale du problème alors que le voyant en a une segmentée et séquentielle : « Un avantage pour la personne non-voyante ! C’est une qualité que nous développons, car nous sommes obligés de penser à tout en même temps. C’est une qualité qu’il faut mettre en avant ! La plupart des voyants l’ignorent ! De plus, nous avons la capacité de travailler sur un sujet pendant des heures, ce qui est très précieux. »


Passionné de judo
Bachir Kerroumi est judoka depuis 43 ans, ceinture noire 5e dan. Il a fait de la compétition à haut niveau, toujours avec des voyants ! Puis, il y a une vingtaine d’années, il est devenu professeur de judo : « Quand j’ai voulu passer le diplôme de professeur, au départ, l’administration m’a interdit de pratiquer, car ils ne voulaient pas assurer la sécurité des élèves. J’ai dû combattre cette mentalité archaïque de l’administration et à la fin j’ai gagné ! »

Le judo est un sport et le sport est un jeu : « Nous ne devons pas avoir de l’antipathie vis-à-vis de notre adversaire. Si nous avons de l’empathie, ce n’est plus un adversaire, mais un partenaire. C’est grâce à lui que je peux réussir une belle technique. »

Dans ce sport, il met en valeur son identité d’aveugle : « À force de pratiquer le judo, j’ai compris que je n’en faisais qu’à partir de mes sensations. Des sensations pures. Je sens le déséquilibre de mon partenaire. Et j’utilise ce déséquilibre pour le faire tomber. Cette qualité de sensation, les judokas voyants ont du mal à la développer, parce qu’ils sont gênés par leur vue. Tout le monde rêve de développer la technique du judo de sensation. C’est ce que font les judokas japonais. »

De nombreux clubs de judo à travers le monde invitent Bachir Kerroumi à l’occasion de masterclasses : « Je ne suis pas plus doué qu’un autre, mais j’utilise mes qualités d’aveugle. Dans la vie, en réalité, tout peut être transformé en positif. Il faut juste avoir l’état d’esprit, l’énergie et la volonté de le faire. »


 

Les mêmes chances pour tous !
Les personnes aveugles ou mal voyantes ont des capacités égales, voire plus développées que les personnes dites voyantes : « Nous avons les mêmes chances que tout le monde. Souvent, on essaie de nous contrôler sous prétexte de nous aider. Mais nous sommes indépendants, nous sommes libres ! Si nous avons besoin d’aide, c’est nous qui la déterminons. Ce n’est pas aux personnes voyantes ou dites valides de nous l’imposer. Il faut nous laisser réaliser notre projet de vie. L’être humain, si on le laisse s’épanouir, a des ressources insoupçonnables ! »


 

 



Bibliographie

  • Handicap : l’amnésie collective. La France est-elle encore le pays des droits de l’homme ? Dunod, 2021.
  • Le miroir de l’exil. Roman. Editions Complicités, 2017
  • Les déficiences du management face aux handicaps. Editions universitaires européennes, 2011.
  • Le voile rouge. Roman. Editions Gallimard, 2009.
  • Responsabiliser le management. Dans : Désinsulariser le handicap (pp. 161-167). Toulouse : Érès, 2007
  • Les politiques publiques en direction des personnes handicapées dans l’espace citoyen et juridique commun. Reliance, 23, 28-32, 2007.
  • Déficience du management face aux handicaps (Contribution). Edition Presse Universitaire de Namur, 2004.
  • Le management du handicap, les cahiers du L.I.P.S. CNAM (Paris), 2001 et réédition 2004.
  • Les Personnes Handicapées et Le Marché du Travail – Un guide pour réussir, Editions d’Organisation, 1995